Des réflexions et des rencontres autour du projet "en quête
d'espaces".
l'urbain comme forme de vie
Louis Wirth
rodrigo llopis
Aubervilliers dans la
tempête du progrès.
Qu’est-ce qu’un monde qui
change ? Une ville qui se transforme ? Un quartier qui mute ? Changer, selon le
dictionnaire signifie : modifier une chose, la rendre différente de ce qu’elle
était. C’est de cette façon que j'ai commencé à photographier Aubervilliers, il
y a plusieurs mois déjà : en me posant des questions. En attendant que la
photographie fixe par sa nature
les points cardinaux de la carte d’un corps social dans son mouvement. Ayant
confiance en la faculté de n'importe quelle image pour refléter la rencontre
d'une idée avec la réalité, et pour que la dernière s'impose sur la première
dans la synthèse photographique - une synthèse du mouvement, du changement.
Photographier
Aubervilliers comme on photographie Madrid, Bamako, Dheli ou New York.
Photographier la ville comme lieu
porteur de progrès, d'épopée humaine, de rencontre.
Autour de
l'architecture.
Je me demande pourquoi les
constructions récentes sont démolies pour en ériger des nouvelles. Des murs d'à
peine cinquante ans sont promptement réduits à l’état de décombres tandis que
des bâtiments plus anciens continueront d'assister aux démolitions successives
et aux constructions. Qu’a-t-on raté? Pourquoi le nouveau est-il habillé d’une
telle fragilité structurelle ? Apprendre à ne pas répétér les erreurs du passé.
Le nouvel ordre de la ville implique une sélection de ce
qui doit disparaître et de ce qui mérite d’être gracié. La reconstruction
apporte non seulement la métamorphose du paysage urbain mais aussi du paysage
humain. Les travaux indispensables de réhabilitation devraient améliorer les
conditions de vie des habitants historiques et permettre à de nouveaux venus de
s’installer en aidant le corps structurel à se comporter comme un organisme
vivant capable de s'adapter et d'accueillir de nouvelles expériences, des
nouveaux espaces, voire de nouveaux modèles sociaux.
La photographie remplit son devoir de mémoire pour celles
et ceux qui ont vécu et qui vivent là -, et c’est avant tout pour ces personnes
et leur bien-être que la ville doit changer. Si cela n'est pas le cas, la
photographie permet de témoigner et de dénoncer l’injustice.
il n'y a pas de ville sans projet de ville
Oriol Nel-lo
Descendre dans la rue
c’est occuper le lieu de l'autre.
La ville a été le lieu
porteur du progrès, de concentration des créateurs et des entrepreneurs et, par
conséquent, a eu un impact positif dans la vie quotidienne. Le processus d'urbanisation
et le milieu urbain actuel ne sont pas exempts des problèmes qui affectent
beaucoup de groupes et d’individus. L'urbain a impliqué et continue d'impliquer
de nombreuses difficultés sociales.
La ville doit être réorganisée et modernisée autour de la
population qui l'habite. Toute réforme urbaine doit tenir compte dans sa
réorganisation de la majorité qui vit en elle. Ce travail photographique vise à
ce que la présence humaine dans les rues, telle qu’elle a été portée à l’image,
constitue un appel au droit à une réappropriation par ses habitants de la
planification publique de l'espace urbain. Il se veut aussi une sorte de
"portrait social", qui renverrait aux habitants leurs images, leurs
visages et leur parole. Révéler des nouveaux espaces et conquérir les déjà
existants pour favoriser l' activité citadine et la porter par ce processus à
de nouvelles expériences.
Écrire avec la lumière.
Le photographe pense que le visuel - et, spécifiquement,
la photographie - ne doit pas se restreindre à cela. Le langage photographique
doit gagner une légitimité comme ressource à travers laquelle on peut articuler
et transmettre une connaissance anthropologique. Surtout si le corps social
peut s’approprier, grâce à la démocratisation de la technique mais aussi de ce
langage – devenu moins académique et plus intuitif- ces expériences pour les
compléter et les approfondir d’une connaissance plus intime.
Parce que la photographie s'occupe des choses qui
disparaissent continuellement, elle est devenue un instrument indispensable
pour témoigner des processus de changement. Depuis octobre 2011 nous avons
photographié des commerces qui ont disparu, des édifices qui ont été démolis,
des personnes qui ont émigrés... Presque sans le vouloir, nos images se sont
transformées en documents : elles apportent leur grain de sable pour témoigner
de l’histoire toujours fuyante d'un quartier. La valeur testimoniale de la
photographie constitue, en fin, l'un de ses intérêts principaux : elle nous
offre la possibilité de nous rapprocher des réalités lointaines, en même temps
qu'elle apporte la sensation d'être présents dans le lieu.
Que
signifie habiter Aubervilliers ?
julie lavergne
julie lavergne
Voici
là une des questions de départ de ce travail.
Et
comment occupe-t-on l’espace d’une ville, d’un quartier ? Qu’est-ce qui
définit cet espace, qu’est-ce qui le délimite ? Qu’est-ce qui en dessine
implicitement les frontières ?
Le projet présenté ici a donc commencé par ces pistes de réflexion :
Qu’est-ce qu’être habitant d’Aubervilliers ? Qui est considéré comme
tel ? Qui se considère comme tel ?
Questions qui semblent se poser d’autant plus dans le
contexte actuel de réaménagement urbain que connait la ville. Alors que la
ville change, bouge au gré des projets urbains et des mouvements de
populations, s’adapte et adopte de nouveaux rythmes, comment se donne à voir
l’attachement au quartier, à la ville en elle-même, à l’espace de vie ?
Attachement, qui, au fur et à mesure de nos rencontres, semble incontestable pour
une bonne partie de la population d’Aubervilliers.
Comment alors, pour créer cet attachement, ce
sentiment fort d’appartenance, cette identité, va pouvoir fonctionner la
mémoire collective dans un espace en mouvement, en voie de modification ?
Et qui vont être les acteurs de ce travail de mémoire, de cohésion ? Ces
interrogations font sens lorsqu’on observe que la ville constitue un espace
partagé par plusieurs groupes, plusieurs populations d’origines sociales et
culturelles différentes, des habitants de longue date, des nouveaux venus. On
se trouve là en quelque sorte dans la configuration « marginaux –
établis » proposée par le sociologue Norbert Elias.
Le parallèle est donc intéressant entre, d’une part, la
volonté de la ville de créer de l’ ‘’établi’’, du durable, du stable (les
différents projets de rénovation urbaine ont pour but premier d’éradiquer
l’habitat insalubre, ce qui mènera à une forme de stabilisation des
populations), et, d’autre part, l’évidence de ce que donne à voir la ville
d’Aubervilliers, en particulier dans les quartiers concernés par ces projets de
réaménagement. Ce sont des espaces mus par le passage, les trajectoires, le
mouvement. Les populations y sont souvent mobiles, ‘’non durables’’ :
beaucoup de personnes étrangères y sont de passage, pour diverses raisons (en
attente de régularisation, ou autres situations administratives précaires), des
populations de travailleurs également, étrangers ou non, y transitent dans
l’espoir d’une stabilisation professionnelle et personnelle, des personnes
fragilisées par la vie y sont aussi présentes
C’est pourquoi ce travail s’est finalement attaché aux
différentes structures d’aide au logement et à l’hébergement de ces
populations, et en particulier aux foyers d’hébergement et d’accompagnement
(foyers d’accueil de demandeurs d’asile, foyers de jeunes travailleurs, foyers
de femmes en difficulté).
Il s’agit d’essayer de comprendre comment vivent
ces populations mobiles, de passage. Comment elles vivent dans Aubervilliers,
quelles sont leurs attaches, voire leur attachement (et existe-t-il
seulement ?) à la ville.
Comment on vit dans ces différentes structures d’habitation : quelle
est l’organisation au sein du foyer ? Quels sont les rythmes de vie ?
Comment y dort-on ? Comment y mange-t-on, qu’y cuisine-t-on ?
Et enfin comment on se définit par rapport à la ville
lorsque l’on fait partie de ces populations : comme étant habitant
d’Aubervilliers à part entière ? Comme personne en situation de passage,
en transit ? S’auto-référence-t-on par l’habitat ou bien finalement par
tout autre chose ?
Autant de questions qui ont parcouru ce travail et qui
constituent également des pistes pour le prolonger.



















